Le nom de Poulbot évoque, en France, le dessinateur humoriste des enfants des rues de Paris particulièrement  le Montmartre du début  du XX° siècle.
Ce serait presque l'offenser que de rappeler qui était Francisque Poulbot. Parce qu'il n'avait pas de compte en banque, qu'il s'amusait comme un gosse et n'avait pris aucun autre parti social que celui de la tolérance et de la charité vécues, il ne s'inscrit dans aucune tradition et n'appartient à aucune école, aucun parti.
Un comité créé à sa mémoire l'a simplement qualifié de dessinateur. Le dessin était pour lui, une irrésistible vocation.

       

 Un instinct spontané en même temps qu'atavique l'attachait aux enfants. Fils d'instituteur, né et élevé dans une école, mais n'ayant pas adopté la carrière, ce sont les enfants de la rue que connaît Francisque Poulbot.

Poulbot avait de multiples talents : poète, écrivain, mécène d'un dispensaire pour enfants déshérités. Mais c'est par ses dessins de gosses, ses "bonshommes" qu'il est connu.
Poulbot est très souvent classé dans les répertoires comme "humoriste". C'est vrai, mais c'est trop peu. Son humour était souvent "cette mâle gaieté si triste et si profonde, que quand on vient d'en rire on devrait en pleurer".


Nous lui connaissons les dessins qui illustrèrent les panoplies de jeux de fléchettes et tirs de Kratz-Boussac, des publicités pour fabricants de jouets de toutes sortes : dînettes, cycles ...etc
Dans les années qui précédèrent la guerre de 1914, Francisque Poulbot, bon démocrate mais aussi bon patriote, était très agacé, comme tant d'autres, comme Louis Lépine ou Léo Claretie par exemple, par l'emprise du jouet allemand sur le marché français, agacé aussi par le manque d'originalité des créations d'Outre-Rhin (on commençait à peine à connaître les bébés caractère).
 Son talent d'artiste lui inspira en 1912 –1913, des modèles pour, dit-il " remplacer dans les grands magasins, les pantins allemands à la perruque filasse et à l'air idiot ".
Lors de leur création, il avait dû en parler à ses relations dans le monde du jouet et de l'enfant car une note, non signée, de l'Art et l'Enfant (n°5) de novembre/décembre 1913 annonce, photo à l'appui, et sous le titre "Nénette et Rintintin" :
"Les poupées de Poulbot, ces fameuses poupées dont on a tant parlé, sont terminées. L'humoriste avait bien modelé les têtes quand il partit à la mer ( M. et Mme Poulbot passaient souvent leurs vacances en Bretagne ), mais il restait à habiller ces petits bonshommes; ce fut un plaisant devoir de vacances. La pimpante villa au toit gris, tout entourée de fuschias rouges et de marguerites blanches, devint un atelier de couture. Madame Poulbot tailla un magnifique tablier bleu pour la fille, et pour le garçon, un superbe costume marin que Poulbot, à la gouache, décora de belles ancres blanches. On les a baptisés. Ils s'appellent Nénette et Rintintin ; Nénette est le nom de la fille, et Rintintin celui du garçon".
Ici, l'auteur de la note commet une petite trahison, envers le père de ces sujets; On sait de notoriété publique, qu'entre eux, Francisque Poulbot appelait sa femme Rintintin, laquelle appelait son époux Nénette. Et quand, dans son recueil de 1916  " Encore des gosses et des bonshommes ", Poulbot les présente, il le fait ainsi : "Rintintin la diable, surnommée Madame Durenaud, Nénette aux cheveux carotte."
Ce document de l'Art et l'Enfant est d'une grande importance pour définir avec précision l'état d'origine de Nénette et Rintintin de Poulbot.





Si Nénette et Rintintin étaient prêts en 1913, ils n'étaient pas les seuls modèles de ce créateur un peu exceptionnel que l'on qualifie tantôt d'artiste, tantôt d'humoriste :

Aux divers talents qu'il possédait, notre dessinateur-poète-humoriste ajouta celui de sculpteur. Il présenta en 1908, au Salon des Humoristes, sous le titre L'ECOLE, 18 petites poupées qu'il avait selon ses propres termes:
"Avant la guerre, j'avais 18 enfants, de beaux garçons, de belles petites filles, car ils étaient comme ceux de Paris, de Montparnasse, de Javel et de la Villette" (…) dix huit mômes et môminettes dont je conserve le souvenir et la photographie".
"L'aîné s'appelait Sansonnet. Sansonnet qui tirait toujours la langue, avait les pommettes vermillonnées et des yeux verts comme son béret. Le poing fermé sur sa règle grosse comme une allumette suédoise, la croix "Au Mérite" sur son chandail gris, sa gibecière en bandoulière, il allait à l'école bravant la pluie sous son capuchon doublé de flanelle rouge "

" Le grand Pilefer le suivait. Pilefer que l'on appelait aussi Coco l'infernal brise-tout, avait la figure longue et une culotte en peau de gant.

N'avez-vous pas connu Momo, la brunette aux sabots de bois, et sa sœur jumelle Zizine qui avait une tache d'encre sur son tablier blanc ? Nini la princesse en robe de velours rubis et fines bottines jaunes, qui plaisait tant à Caran d'Ache ? Le môme Fanfois, le petit frère à Baba, fier de son képi de collégien. "





Il y avait aussi Moutchou, dit La Mouche, qui avait l'air d'un nègre blanc et portait des souliers de curé" (à l'époque, on appelait "moutchou" un, petit épicier nord-africain). "Lili avec sa petite natte queue de rat, ficelée d'un mince ruban azur, et sa robe trop longue, couleur bleu lavé, dépassant de son tablier noir trop court. ….



Le petit lardon, dont on ne savait pas si c'était un garçon ou une fille, mais qui avait mal aux dents …"  ----------)

Donc ces poupées, baptisées "les Poulbots" par Henri Lavedan, je les avais modelées, peinturlurées, coiffées, chaussées et habillées, pourquoi ? (…). Pour faire des poupées vivantes, des poupées de bon goût ne sortant pas du moule uniforme qui leur donne à toutes le même front bombé, la tête plate fermée par un bouchon de liège, la face bête et l'œil de poule bordé de cils en dents de peigne "



Ci-dessus : Voir le châle tricoté par Mme Poulbot








Ci-contre: Détail des chaussettes et des chaussures.


Ici Poulbot, pousse peut-être un peu loin la critique. En 1910-1913, les poupées industrielles avaient certes le visage monotone et l'air un peu bête. Mais elles pouvaient toutes avoir des cheveux bruns ou blonds (seul le "poil de carotte" n'existait pas encore). On pouvait toutes les habiller à sa guise. Quant aux yeux, les collectionneurs savent combien étaient nuancés leurs couleurs et leurs décors, et que les cils n'étaient pas toujours en dents de peigne puisqu'il n'a pas été pris moins d'une centaine de brevets, rien qu'en France, pour donner plus de vérité et de naturel aux mouvements des yeux et des paupières.

Alors je voulais mettre dans les bras des petites mamans, à qui le père Noël n'apportait plus que d'affreux bébés Cadum, une progéniture à leur image, brune ou blonde, maigrichonne ou potelée, à la figure mince ou joufflue, aux yeux bruns ou bleus. Anna, qui a le nez pointu, doit avoir un poupard au museau de fouine. Zozo doit chérir et coucher dans son berceau une pépée aux cheveux dorés comme les siens. Dadée fera des robes et des tricotera des chaussons pour sa petite Dadée menue comme elle".


De ces 18 figurines, certaines ont probablement été vendues ou données à l'occasion du Salon et 6 étaient encore en 1987, en possession des héritiers de leur auteur .

Il y aurait donc encore douze figurines existantes. Six ont été vendues à la Salle des Ventes à Chartres en mai 1993 et sont actuellement chez des collectionneurs français.

Ces figurines étaient-elles des modèles destinés à l'exploitation industrielle ? Le fait est avéré pour Nénette et Rintintin, accouchés en quelque sorte par la SFBJ. Mais les autres ?

Mais ces modèles n'ont pas été réalisé "la guerre a tout dérangé" dit Poulbot. Seuls NENETTE et RINTINTIN ont réellement vu le jour. Une entente fut très vite trouvé avec la SFBJ en 1913 qui mit aussitôt le modèle en fabrication, sous le numéro 239. Fait assez rare, la tête du bébé commercialisée porte la signature de l’auteur, en creux sur la nuque.
Si bien que le jouet se trouve dans les catalogues d’Etrennes des Grands Magasins pendant les fêtes de Noël.
 
L'espérance de commercialisation est probable puisque les marques ont été déposées à deux reprises.

  - Le 2 Août 1913, pour :

 UN POULBOT, une POULBOTTE,

 - Le 18 Juin 1918,  pour :

LE PETIT LARDON, SAC DE TERRE, PILEFER, COCO et COCO L'INFERNAL, BRISE TOUT, SANSONNET, NINI et NINI LA PRINCESSE, MOUTCHOU et MOUTCHOU LA MOUCHE, LILI, RINTINTIN, NENETTE, BABA, FANFOIS, ZIZINE, MOMO,



Ces poupées n’ont pas dû avoir beaucoup de succès, on ne retrouvera plus du tout ces bébés annoncés dans les catalogues d’étrennes des années suivantes ; seule exception, aux Galeries lafayette pour 1919, on trouve Nénette et Rintintin qui, bien qu’ayant une « tête Poulbot » portent un habillage fantaisie et des chevelures qui ne ressemblent plus guère aux Poulbot de 1913.



Et puis Poulbot déplore d'autant plus que la guerre ait tout dérangé que Nénette et Rintintin, bien loin de rester une exclusivité en poupées de porcelaine, sont devenus pendant la guerre d'innombrables fétiches de brins de laine, porte-bonheur voués aux marraines de guerre et à la protection des populations parisiennes contre les bombardements de la Grosse Bertha. Ce destin imprévu est raconté dans le numéro 51 de la revue L'AMI DU JOUET (5 Avril 1987).
Dernière facette enfin des multiples applications du talent de dessinateur de Poulbot dans le monde du Jouet :
les décors qu'il composa pour les stands de divers fabricants à  l'Exposition Internationale des Arts Décoratifs de Paris en 1925.

On le sait, ces stands figuraient de petites maisonnettes, dont on trouve la représentation dans un curieux ouvrage intitulé "LA TRES VERIDIQUE HISTOIRE DE NETTE ET TINTIN VISITANT LE VILLAGE DU JOUET" recueillie par Henri René D'ANGAMELLA, Maire de la Commune Libre de JOUJOUVILLE.
Il s'agit en fait d'un amusant compte-rendu pour enfants de cette Exposition, fait par Henri René d'Allemagne (1927).


Et pour terminer avec cette attachante présence de la famille Poulbot dans le monde du Jouet, signalons qu'il existe au Strong Museum à Rochester (USA) une poupée de feutre paraissant dater des années 1930 portant sur la poitrine une étiquette mentionnant :"ZOZO dessinée par Poulbot".
 Une photographie de cette poupée figure dans la nouvelle Encyclopédie des Poupées (vol.2) des Coleman. Nous n'avons pas pu encore trouvé d'autre exemplaire de ce sujet en France, du moins authentifié par son étiquette.

(ZOZO  était le surnom de la fille que Monsieur et Madame Poulbot avaient adopté.)




Il y a eu d'autres poupées qui ont porté le nom de Poulbots. En particulier celles qui ont été réalisées par Gaston Decamps, qui sont en réalité des jouets mécaniques. Les poupées se balancent par un mouvement latéral, la fille tient un bébé en celluloïd dans ses bras, le garçon porte une gibecière sur le dos. Les têtes sont une sculpture de Gaston Decamps, artiste et automaticien.

   





Anne-Marie POROT

( anne-marie.porot@wanadoo.fr )


Sources bibliographiques



L'AMI DU JOUET – Bulletin de la Société des Amis du Jouet. Paris, 50 et 51
(déc. 1986 et Mars 1987)
L'ART ET L'ENFANT – vol IX, n° 51, nov/déc. 1913
D'ANGAMELLA Henri René,  La très véridique histoire de Nette et Tintin visitant le village du jouet, 1927, chez Schemit libraire à Paris
COLEMAN D.A.E., The collector's encyclopedia of dolls vol.II, 1986, Crown publishers, New York
POROT Jacques et Anne-Marie, Les poupées mécaniques de Roullet-Decamps CRPJA-1986
POROT Jacques et Anne-Marie, Poulbot Jeux et Jouets CRPJA-1987
POULBOT Francisque, Des gosses et des bonshommes, sans date (1917 ?) publié par l'auteur
POULBOT Francisque, Encore des gosses et des bonshommes, sans date (1917 ?) publié par l'auteur
POULBOT ZOZO - POULBOT, Mon père des gosses, Editions Astrid 1982


CATALOGUES :
            BON MARCHE 1914,1917,1918
            PRINTEMPS 1914
            GALERIES LAFAYETTE, 1914, 1919
            LOUVRE, 1914
            SAMARITAINE, 1914
            A LA PLACE CLICHY, 1914
            de Ventes Galerie de Chartres – mai 1993




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