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La grande tristesse et le triste destin des poupées russes Par
Pierre-Laurent MAZARS,
Le
"
Journal du
Dimanche " 22 et
31 Mars 2009
Destination la Russie et Semenov Ville des matriochkas, où les commandes sont en berne. Ainsi vacillent les artisans modèles qui sculptent et peignent "l'âme de la Russie"... |
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Fabrique
de poupées russes Khokhlomskaya Rospis à
Semenov
dans la région de Nijni Novgorod (berceau des matriochkas et
autres bois peints de Khokhloma), à 480 km à
l'est
de
Moscou.
Ici le patron Alexei Polikarpov compte sur le "système D" pour survivre. Konstantin
Zavrazhin /Polaris pour le JDD
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Penchée sur la table à
dessin, Valentina
Chvetsova fait courir son pinceau effilé sur le cylindre de
bois
façonné. Dans les travées
éclairées
par des néons fatigués, d'autres
artistes-ouvrières tracent pétales et volutes
vermillon,
noir et or sur les pièces ornementales qu'elles
décorent.
Cuillères à pot, bols, boîtes, vases,
puisoirs
s'empilent sur les tables avant d'être alignés
dans les
racks calés contre les murs. La radio crache sa musique
d'ambiance: Staying Alive, vocalisent les Bee Gees. Un assez bon
résumé du problème aujourd'hui
posé
à la Khokhlomskaya Rospis, cette fabrique de
poupées
russes dont le souci principal est de rester en vie.
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La
fabrique de
poupées russes Khokhlomskaya Rospis
à Semenov dans la région de Nijni Novgorod
(berceau des
matriochkas et autres bois peints de Khokhloma), à 480 km
à l'est de Moscou, Russie.
Konstantin
Zavrazhin /Polaris pour le JDD
N.B. Toutes les photos qui suivent comportaient cette même légende |
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Avec ses 1
100 employés, Khokhlomskaya Rospis est le vaisseau amiral du
métier d'art dont s'enorgueillit Semenov, 25 000 habitants.
La
petite ville, 80 km au nord de Nijni Novgorod, est le berceau des
matriochkas et autres bois peints de Khokhloma, fleuron de l'artisanat
devenu fierté nationale. "L'âme de la Russie",
proclame le
portail de la fabrique, qui trône en majesté au
milieu des
isbas aux toits enneigés. Voilà trois
siècles
qu'ici, on sculpte et peint le bois des arbres tendres, bouleaux et
tilleuls, qui peuplent les forêts environnantes, avec
l'exigence
requise par la réputation du produit.
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Mais la crise qui dévaste les
industries lourdes de
la région est venue frapper les poupées de
Semenov. Les
artisans découvrent combien leur prestige est fragile. A 50
ans,
Valentina Chvetsova voit son statut d'employée
modèle
vaciller. Il lui a pourtant fallu du temps pour gagner, par son
travail, le respect de ses voisins et l'admiration des siens. A
l'âge de 15 ans, elle est admise à
l'école
spécialisée de la ville, qui forme en trois ans
à
la peinture ou au travail du bois.
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Embauchée
par Khokhomskaya Rospis en
1978,Valentina oeuvre pendant près de vingt ans dans
l'atelier
principal, où sont produites en série les
pièces
simples. En 1999, elle est sélectionnée pour
intégrer le "département des créations
uniques",
à l'étage supérieur, où
sont peints des
objets plus élaborés. Elle gagne aujourd'hui 8
000
roubles (175 euros) par mois, un revenu modeste mais qui reste
supérieur au salaire moyen dans la région.
L'avenir?
Valentina ne veut pas trop l'évoquer.
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La
fabrique a vu ses ventes dévisser à l'automne
2008:
près de 30% de baisse en novembre et décembre.
"Nous nous
sommes retrouvés avec un gros stock d'invendus, raconte
Andreï Dobrokhotov, directeur financier. Nous prenons toujours
un
crédit en début d'année, que nous
couvrons
quelques mois plus tard car l'essentiel de nos ventes se fait
à
l'approche des fêtes de fin d'année. Cette fois,
nous
n'avons pas pu rembourser. Nous avons dû baisser notre
production
de 25% et décréter le vendredi, jour
chômé."
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Le revenu des employés a
chuté de 20
à 25%, selon la direction de Khokhlomskaya Rospis. Plus
sûrement de 40%, selon des artisans qui travaillent
à la
fabrique. Dans sa petite maison à la décoration
modeste
et kitsch, Lioubov Zorina, une jeune femme de 29 ans qui peint depuis
dix ans des matriochkas chez Khokhlomskaya, ne veut pas se plaindre de
ses patrons. "Ils n'y peuvent rien. Quand on veut aller voir ailleurs,
il faut se rendre à l'évidence: il n'y a du
travail nulle
part", constate-t-elle. Son mari, maçon, a vu son salaire
divisé par deux, et il vient de subir deux mois de
chômage
technique.
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Lioubov,
qui fait des heures supplémentaires à la maison
pour de
petits artisans des environs depuis la naissance de son premier enfant,
a déjà fait une croix sur son revenu mensuel de 6
à 7000 roubles. Mais elle va mettre les bouchées
doubles:
"Je ne refuse rien, je prends toutes les commandes qui passent
à
ma portée." Si cela ne suffit pas, il faudra se serrer la
ceinture, compter sur les quelques animaux - poules, chèvres
-
qu'elle possède et se contenter des légumes,
choux et
pommes de terre qu'elle fait pousser dans son petit potager.
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A l'ombre du poids lourd Khokhlomskaya Rospis, les
petites
entreprises de fabrication des poupées russes
traditionnelles
souffrent elles aussi. Celle d'Alexei Polikarpov est
installée
dans une bâtisse sommaire, attenante à une
ancienne grange
transformée en atelier de travail du bois, à la
sortie de
Semenov. Dans son bureau exigu et mal chauffé, Alexei
résume sa délicate situation: "A partir d'octobre
2008,
les ventes ont chuté de 30%.
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Aujourd'hui, on est à moins 50%. J'ai
zéro contrat
à l'export depuis novembre." Du coup, il a fait prendre un
virage radical à son activité: depuis janvier,
ses
artisans ne fabriquent plus de matriochkas, impossibles à
écouler, mais divers jouets en bois qui trouvent plus
facilement
preneurs sur un marché moins étroit. "C'est la
seule
solution, assure Alexei. Je dois occuper les gens qui travaillent pour
moi car je n'ai pas envie de les perdre : leur savoir-faire est
inestimable."
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Lui ne peut pas compter sur les aides de l'Etat, à
l'inverse de Khokhlomskaya Rospis, dont les représentants
ont
rencontré le 12 mars, avec une
délégation du
secteur artisanal, le ministre de l'Industrie et du Commerce Viktor
Khristenko. Celui-ci leur a promis de soutenir la filière
par le
biais de commandes publiques et de réductions de taxes. Les
poupées préférées de
l'Etat?
Privatisée en 1992, la grande fabrique de Semenov, ancienne
coopérative, a conservé un style très
soviétique.
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L'entreprise a son hymne, à la gloire de ses
fondateurs et
du pays, diffusé chaque matin à l'ouverture des
ateliers.
Parmi les productions maison qui ornent le bureau du directeur
général, Nikolai Korotkov, la plus remarquable,
à
l'aplomb de son fauteuil, est un saisissant portrait de Poutine dans un
plat en bois de Khokhloma. L'objet est particulièrement
laid,
mais il a un petit air de talisman anticrise.
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Pierre-Laurent MAZARS, |
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Nous sommes
très heureux de l'autorisation qui nous a
été
donnée par le Journal du Dimanche et son équipe
de
journalistes : vous faire profiter de ce qui est une
survivance
de la Russie traditionnelle telle que nous aimons encore l'imaginer.
Nous connaissons tous ces petites poupées charmantes que
l'on
rencontre au hasard dans des Salons d'antiquités
ou des
Brocantes, souvent dépareillées mais toujours
pleines de
charmes. Vous pourrez en trouver aussi, de récentes,
à la
maison de Russie à Paris qui en proposait encore l'an
dernier et cette année encore, je suppose
même si la
pérennité de ces usines semble menacée.
L'intérêt de ce reportage, car c'en est un, ce sont justement ces photos d'une usine en pleine activité avec ses artisans peintres, ses couleurs vives et gaies qui semblent constraster avec la survivance du régime antérieur encore sensible par certains côtés, habitudes prises autrefois. Nous ne pouvons que souhaiter que ce monde de la poupée si loin de nous tous, si isolé encore, trouve une évolution, si elle s'avère indispensable, dans les jouets de bois dont tous les enfants du monde raffolent parce qu'incassables, colorés et joyeux. |
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Pour terminer,
Poupendol
ajoute quelques précisions complémentaires sur les poupées russes.
Curieusement
il semblerait que la Matriochka, la poupée gigogne russe,
ait
quelques origines.....japonaises ! Il existait au Pays du Soleil Levant
une tradition de séries de
poupées ( non
emboitables ), chacune représentant un
élément
symbolique de la famille. Un peintre russe séduit par ces
poupées en rapporta dans son pays et eut l'idée
de s'en
inspirer pour créer les poupées que vous
connaissez
grâce au savoir-faire de l'artisanat rural russe.
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L'influence nippone se limite là. Les
matrikochkas
portent des vêtements typiques des provinces russes (
sarafans, châles ) et
doivent beaucoup à l'habileté des artisans
( souvent des
paysans aux périodes de
moindre activité
agricole ) qui maitrisaient très bien le tournage du bois et
avaient su réaliser l' emboitage de nombreuses
poupées ( jusqu'à 10 ) les unes dans les
autres, pour aller de la plus grande,
la mère, à la plus petite, le
nouveau-né.
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