Dans cette étude, l'auteur explique le déclin de la fabrication des fameux BEBE JUMEAU, les tentatives malheureuses de redressement par Émile Douillet, alors qu'Émile Jumeau était impatient de se retirer de l'affaire, et comment on fut amener à acheter des têtes de poupées en Allemagne pour obtenir une cadence et une production suffisante, face à la concurrence.

 

 

 

 

 

Taille réelle de la belle
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Quand le BÉBÉ JUMEAU fut créé - en 1876 - Émile Jumeau, qui avait succédé à son père François Jumeau à la direction de l'entreprise, s'était donné les moyens de fabriquer les têtes nécessaires à ses bébés : ainsi pourrait-il désormais se dispenser de les acheter soit à un fabricant français soit de les importer d'Allemagne comme l'avait fait jusque là son père. Ces moyens c'était l'usine de la rue Arago à Montreuil, construite spécialement pour les têtes de porcelaine, avec un four de 6m3.

Le succès du BÉBÉ JUMEAU a été foudroyant. Selon les publicités, la production des bébés, qui était de 10 000 en 1879, fut de 85 000 en 1881, plus de 100 000 en 1882, pour dépasser 130 000 en 1886, et 300 000 en 1889. En dix ans, la fabrication croit donc dans des proportions considérables : il faut s'adapter. En bon gestionnaire, Émile Jumeau saura prendre le tournant en agrandissant ses locaux et ses terrains pour y loger ses ateliers.

De la petite fabrique artisanale utilisant 30 employés en 1879, il passera à la grande industrie, avec 1 000 ouvriers en 1890, une véritable ruche bourdonnante.

Émile Jumeau a misé sur la qualité. Pas un des bébés sortis de ses usines ne présente un défaut ou un manque de solidité.

Talonné par la concurrence, depuis 1881 Jumeau entend bien se faire reconnaître en marquant tous les bébés de sa fabrication et pour sauvegarder le prestige de la marque, tous les bébés sont vérifiés, les têtes tout spécialement. Les ouvriers porcelainiers savent bien que les pièces sortant du four ne sont pas toujours exempts de défauts. On vérifie donc minutieusement. Les pièces trop défectueuses sont éliminées, celles qui portent un défaut minime sont mises en deuxième choix.

 

4ème de couverture d'un catalogue de la Galerie de Chartres

 

Mais dans les ateliers Jumeau jusqu'en 1890, il ne pouvait être question de deuxième choix. Remarquait-on un manque de peinture dans la décoration du visage, un grain de beauté inopportun, une bulle ou une aspérité dans le biscuit, la tête allait irrémédiablement à la casse. Les habitants de Longny-au-Perche, où la famille Jumeau avait sa maison des champs, savent bien qu'une partie du terrain attenant à la maison a été remblayé par des quantités importantes de ces déchets; ce terrain est maintenant un parking.

L'heureux développement de l'entreprise permettait cette sélection sévère. Mais en 1890, bien des choses vont changer. C'est le moment de l'apparition sur les marchés français et étrangers des poupées en composition, extrêmement bon marché.

Les français comme les allemands, s'engagent dans cette voie nouvelle. En 1886, Falck avait produit 205 000 poupées, en 1889 : 643 000, Grandjean annonçait 1.170.482 poupées en 1889.

Ce nouvel article menaçait sérieusement Jumeau, dont les poupées restaient des objets de luxe. Or les débouchés de la poupée de luxe étaient menacés par les barrières douanières imposées par l'Amérique du Nord, et l'exportation avait une part importante dans les ventes de bébés Jumeau.

Et puis, Jumeau venait de subir un important dommage dans la trahison d'un de ses directeurs commerciaux qui, en le quittant pour s'installer à son compte, lui avait pris une grande partie de la clientèle des Grands Magasins, le Louvre en particulier.>

Sans doute ébranlé par toutes ces nouvelles menaces, bien qu'au faite de sa gloire, Émile Jumeau songeait à se retirer. A dire vrai, il n'avait jamais eu une véritable vocation pour les poupées. Architecte de formation, homme d'entreprise, il n'avait succédé à son père que par le fait de la mort prématurée du frère aîné en 1873, et puis s'il a adopté les poupées, ce fut pour plaire à sa jeune épouse qui, elle, en avait la passion; bien secondé et conseillé par elle, il avait pu se hisser au rang d'un grand industriel.

Dans les dernières années du siècle, le moment paraissait donc venu de songer à se décharger de ce fardeau menacé alors qu'il gardait encore tout son prestige.

C'est avec un ingénieur frais émoulu de l'École des Arts et Manufactures, Émile Douillet, que Jumeau choisit de traiter.

Au Bon Marché 1893


On élabora des conditions de vente souples et prudentes. On commencerait par une période d'association : la Société JUMEAU et Cie.

C'est en 1890 que Émile et Stéphanie Jumeau signent avec Émile Douillet. Tout en restant propriétaires de l'usine, les Jumeau prenaient une part décroissante des bénéfices, dans la proportion inverse où Émile Douillet abandonnait la sienne à la société. Au bout de 7 ans, les deux associés devaient être à égalité, et il était prévu qu'ensuite Émile Douillet serait seul propriétaire, avec la condition de toujours garder la dénomination "Maison Jumeau".

Mais les choses ne se sont pas passées comme prévu. Un peu parce que les conditions économiques en cette fin de siècle étaient dures; et peut-être aussi parce que Douillet n'avait pas la compétence adéquate pour ce métier

En effet, pour mener une entreprise comme la Maison Jumeau, il fallait certes des connaissances techniques (que Douillet possédait), mais il fallait aussi de l'expérience, et un sens commercial aiguisé pour conquérir et conserver des marchés.

L'acte d'association stipulait que Émile Douillet devait se consacrer exclusivement à l'entreprise, mais que Monsieur et Madame Jumeau pouvaient ne lui donner que le temps qu'ils voulaient. Clause curieuse, qui s'explique par le fait que Jumeau voulait rester libre de se consacrer à une nouvelle entreprise qu'il venait de créer et qui le passionnait : la " Société Jumeau et Jannin " axée sur la photographie.

Quelles furent les premières dispositions prises par Douillet ?

.Est-ce lui qui poussa Jumeau à intenter un procès à Anatole Danel, l'ancien directeur indélicat qui était entré en concurrence avec lui ? On serait tenté de le croire, sachant que, dans ces années-là, le père d'Émile Douillet était juge au Tribunal de Commerce de Paris. Mais ce père n'a sans doute agi que comme conseiller, car il n'était pas parmi les juges du procès. Et d'ailleurs, Émile Jumeau comme beaucoup de ses contemporains, était assez procédurier.


Au Bon Marché 1891

 

Le procès fut perdu pour Danel, dont l'entreprise ne s'en releva pas. Par contre il apparaît comme plus probable que la Société Jumeau et Cie acquit à bon compte les dépouilles du vaincu, les marchandises , le matériel, les procédés de fabrication, et même les marques et modèles déposés (PARIS BÉBÉ, BÉBÉ FRANÇAIS); la Société Jumeau et Cie a déposé ces marques pour les boîtes d'emballage en 1896. La Maison Jumeau retrouve donc ses acheteurs attitrés des Grands Magasins mais les conditions, d'escompte, de livraison de fin d'année sont rigoureuses. Et pour garder ce marché, la maison crée un bébé spécial pour chaque magasin : "BÉBÉ LOUVRE", "BÉBÉ PRINTEMPS", " BÉBÉ SAMARITAINE" etc.ÉBÉBÉ dit "de fabrication Jumeau". Ces bébés, qui portent une chemise créée spécialement pour le magasin auquel ils sont destinés, sont apparus en 1893.

Quant au vrai BÉBÉ JUMEAU, dont la tête et le corps sont marqués, on le pare d'une tenue caractéristique : une chemise à fleurs marquée d'une étiquette à la ceinture.

Ces poupées "de fabrication Jumeau" sont moins chères que les autres. Pour cela on a renoncé à la rigueur des contrôles et ce sont souvent des têtes de deuxième choix que l'on livre. Ce qui d'ailleurs ne nuit pas à la présentation. Seul un spécialiste peut reconnaître le léger défaut de cuisson ou de décoration de ces têtes. C'est une nouvelle politique pour essayer de lutter contre la concurrence et on attribuera à ces poupées de 2° choix vendues de 40 à 60% moins chers, les noms de BÉBÉS FRANÇAIS, BÉBÉ MODERNE, BÉBÉ MIRACLE, BÉBÉ PRODIGE, selon leur qualité et leurs fonctions.

Mais l'entreprise Jumeau ne possédait encore qu'un four de 6m3. C'était insuffisant pour faire face à la demande, et dès avant 1897 la maison contacte des fabricants allemands de têtes. Il s'agit toujours, rappelons-le, de têtes en porcelaine. Elle donne la préférence à la Maison Simon et Halbig dont les produits semblaient le mieux correspondre à la qualité désirée.

Magasins du Louvre 1893/1894


 

Selon J et M Cieslik, la firme Simon et Halbig a fourni à la Société Jumeau toute une série de têtes caractère portant un numéro; une tête à double face, le numéro 202, a même été déposée. En fait nous avons retrouvé dans un inventaire de la Maison Jumeau daté de 1897, les numéros de cette série. Il s'agit des numéros 200 à 220; le numéro 213 n'est pas mentionné le numéro 209 est spécifié souffleur; il n'y a pas de spécification pour le numéro 202. Nous avons été amené à penser que ces têtes caractère Jumeau, très peu connues en France, sont bien de facture germanique et que, de ce fait, leur popularité a été plus grande aux États-Unis et en Allemagne qu'en France.

En étudiant de près ces têtes, surtout les chiffres gravés en creux sur la nuque, on peut constater que leur graphisme correspond bien aux chiffres allemands de l'époque.

Nous avons donc étudié toutes les têtes de poupées Jumeau de la fin du XIX° siècle, en particulier celles marquées du tampon rouge corail "TÈTE JUMEAU", et nous nous sommes aperçue que la plupart de ces têtes avait le même graphisme. Pour confirmer ce détail, on trouve aussi gravé en creux sur le haut de la nuque, soit la marque DEP, soit un numéro à 3 chiffres. Ces têtes ont une découpe crânienne presque horizontale, inhabituelle chez les têtes de poupées de fabrication française, des lèvres rouge corail et des cils inférieurs peints à la verticale. Cela ne fait aucun doute, ce sont des têtes de fabrication allemande.

Ce qui explique pourquoi, dans ce même inventaire de 1897, on trouve mention de "têtes allemandes avec ou sans yeux", pres de 5.000 de la taille 1 à la taille 10.

Dans les dix dernières années, la Société Jumeau, peut-être à l'instigation d'Émile Douillet, a largement importé et monté sur ses propres bébés des têtes fabriquées en Allemagne.


Au Bon Marché 1896

Bébé Jumeau à tête marquée 758

Sa nuque

Mais la clientèle ne s'y est pas trompée. Malgré la ressemblance, d'ailleurs approximative parfois, on préférait une poupée directement importée d'Allemagne, encore moins chère que la poupée française.

L'état des finances de la Société devenait catastrophique. Les statuts de la Société furent modifiés en conséquence; le capital immobilier fut dévalué. Émile Jumeau acceptant des conditions plus favorables pour la cession.

Il fallut pourtant hypothéquer les terrains, les ateliers. Des difficultés avec les ouvriers, des grèves, un incendie même, menacèrent la bonne marche de l'entreprise, qui dut avoir recours à des emprunts.

Quand Salomon Fleischmann (1), dont les affaires continuaient à prospérer, proposa à plusieurs fabricants français de s'unir pour maintenir la poupée française, Jumeau trouva là une bonne occasion de céder son entreprise.

Les conditions lui importaient peu, puisqu'il avait par ailleurs une autre entreprise qui se portait bien. Il exigeait seulement que le nom de Jumeau fût maintenu..



 

La Société Jumeau et Cie fut dissoute, l'avantage restant à Jumeau qui céda son usine, terrains, locaux, ateliers et toutes les marchandises s'y trouvant . Le prix de rachat par la nouvelle société tenait compte des hypothèques, ce qui explique l'évaluation peu en rapport avec la vraie valeur de l'entreprise en état de marche La nouvelle Société , dénommée SFBJ, profita de l'installation de la Maison Jumeau, pour continuer sans interruption la fabrication des poupées, et augmenter ses commandes de têtes de poupées chez Simon et Halbig, le four de la Rue Arago à Montreuil ne pouvant suffire aux demandes, les autres associés ayant cesser de fabriquer les têtes en porcelaine.

 

 

Anne-Marie POROT - mai 2004

 

 

(1) Feischmann et Bloedel avaient diversifié leur fabrication, peu de poupées haut de gamme, surtout des poupées en composition, moins chères, et des jouets.

 

 

 

 

Tous droits de reproduction même
partielle, rigoureusement réservés

 

 


Au Bon Marché 1893

En complément de l'Etude qui précède, Madame A-M POROT nous a fait parvenir ce qui suit :

TEXTE DE L'INTERIEUR DU COUVERCLE DE LA BOITE D'EMBALLAGE DES

POUPEES JUMEAU APRES 1896

MAISON JUMEAU

Première Manufacture du Monde pour la fabrication des Beaux Bébés.

Le Bébé Jumeau est le JOUET NATIONAL par excellence; il est partout, il a figuré à toutes les grandes expositions françaises et étrangères et a obtenu un éclatant succès. Ses victoires ne se comptent plus, et dans ces luttes commerciales il a largement contribué à propager en pays lointains la renommée de la fabrication française.
D'une fabrication extra supérieure, il est unique en son genre, et absolumnet parfait; et si nos charmantes fillettes l'ont adopté avec joie et bonheur, c'est qu'il réunit toutes les qualité indispensables à cette perfection : Beauté, Solidité, Légèreté.
Le Bébé Jumeau est beau. -
Il doit cette qualité à son heureux modèle exécuté par le gracieux statuaire Carrier-Belleuse, et sa tête en fine porcelaine possède un décor idéal qui la distingue de toutes les autres.
Le bébé Jumeau est solide.- Il doit cette solidité à son genre de construction. Tous ses membres sont faits en bois de deux essences différentes mortaisés et collés ensemble, ce qui les rend insensibles aux variations atmosphériques et les empêche de se fendiller.
Le Bébé Jumeau est léger.- Quoique nécessitant un travail difficile, cette légèreté est obtenue en enlevant aux membres une partie de leur poids par un creusement fait avec précision avant la réunion des deux bois nécessaires à leur construction.
Avec toutes ces qualités, le Bébé Jumeau se place de lui-même au premier rang de la fabrication française et peut largement revendiquer le nom de Jouet National.

Dans leur carton, les Bébés sont toujours placés les pieds du côté de l'étiquette extérieure.

GARANTIE La tête du Bébé Jumeau a été reconnue propriété exclusive de la Maison par jugement confirmé par arrêt de la Cour d'Appel de Paris.

DEPOT La forme de son nouveaqu corps a été l'objet d'un dépôt au Conseil des Prud'hommes.

BREVETS Le système de ses yeux mobiles est breveté, ainsi que le carton qui contient le Bébé. Il est donc en règle contre les contrefacteurs.

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